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TEXTE

           
Pourquoi ai-je choisi d'écrire ? Enfant, je n'avais guère pris au sérieux mes gribouillages ; mon véritable souci avait été de connaître ; je me plaisais à rédiger mes compositions françaises, mais ces demoiselles me reprochaient mon style guindé ; je ne me sentais pas " douée ". Cependant, quand à quinze ans j'inscrivis sur l'album d'une amie les prédilections 1, les projets qui étaient censés définir ma personnalité, à la question : " Que voulez-vous faire plus tard ? " je répondis d'un trait : " Etre un auteur célèbre ". Touchant mon musicien favori, ma fleur préférée, je m'étais inventé des goûts plus ou moins factices 2. Mais sur ce point je n'hésitai pas : je convoitais cet avenir, à l'exclusion de tout autre.

La première raison, c'est l'admiration que m'inspiraient les écrivains ; mon père les mettait bien au-dessus des savants, des érudits, des professeurs. J'étais convaincue moi aussi de leur suprématie ; même si son nom était largement connu, l’œuvre d'un spécialiste ne s'ouvrait qu'à un petit nombre, les livres, tout le monde les lisait : ils touchaient l'imagination, le cœur ; ils valaient à leur auteur la gloire la plus universelle et la plus intime. En tant que femme, ces sommets me semblaient en outre plus accessibles que les pénéplaines 3 ; les plus célèbres de mes sœurs s'étaient illustrées dans la littérature.

Et puis j'avais toujours eu le goût de la communication. Sur l'album de mon amie, je citai comme divertissements favoris : la lecture et la conversation. J'étais loquace 4. Tout ce qui me frappait au cours d'une journée, je le racontais, ou du moins j'essayais. Je redoutais la nuit, l'oubli ; ce que j'avais vu, senti, aimé, c'était un déchirement de l'abandonner au silence. Emue par un clair de lune, je souhaitais une plume, du papier et savoir m'en servir. J'aimais, à quinze ans, les correspondances, les journaux intimes - par exemple le journal d'Eugénie de Guérin - qui s'efforcent de retenir le temps. J'avais compris aussi que les romans, les nouvelles, les contes ne sont pas des objets étrangers à la vie mais qu'ils l'expriment à leur manière.

     Simone de Beauvoir
           Mémoires d'une jeune fille rangée
 ( Ed. Gallimard, 1958 )

QUESTIONS

1. Prédilections : préférences.
2. Factices : non naturels.
3. Pénéplaines : terme de géographie désignant des régions de faible hauteur. Employé au figuré, il renvoie ici aux activités non artistiques comme celles des savants , érudits, professeurs.
4. Loquace : qui parle volontiers.

I. ETUDE DE TEXTE ( 10 points ) 

1. Montrez, en en délimitant les différentes parties, que le texte est structuré de manière à répondre à la question initiale : " Pourquoi ai-je choisi décrire ?"

2. Simone de Beauvoir est devenue, à l'âge adulte, un grand écrivain :
    a - Montrez que, durant son enfance, elle pensait ne pas avoir les prédispositions pour s'engager dans cette carrière.
    b - Quelles raisons l'ont amenée à choisir le métier d'écrivain ? Citez, en vous référant au texte, trois de ces raisons.

3. Par quels types d’œuvres littéraires Simone de Beauvoir était-elle attirée durant son adolescence. Pourquoi ?

4. L'ensemble du texte présente une justification vivante et animée du choix de carrière de l'auteur. Quels procédés d'écriture sont employés dans ce but ? Relevez et identifiez quelques-uns de ces procédés ( trois au moins ).

II. ESSAI ( 10 points ) 

" En tant que femme, ces sommets me semblaient plus accessibles que les pénéplaines ". Pensez-vous, comme Simone de Beauvoir adolescente , que les femmes sont plus douées pour les métiers de l'art ( littérature, peinture, cinéma ... ) que pour  les métiers à caractère scientifique ?
Rédigez un texte argumenté dans lequel vous exprimerez un point de vue nuancé sur la question en vous référant, dans le choix de vos arguments et de vos exemples, à votre expérience personnelle et à vos lectures.